L'espérance : un risque à courir | Diocèse de Troyes

L'espérance : un risque à courir (par Jean-François Bouthors) - 21 septembre 2017

L'espérance : un risque à courir

Courir le risque de l’espérance

 C’est un honneur à la fois immérité et écrasant que d’être invité à prononcer la conférence inaugurale de l’année entière qu’a préparée le Centre de formation du diocèse de Troyes, autour du thème "Humaniser nos peurs, habiter l’espérance". J’ai consulté le programme et j’ai vu la variété des propositions qui vous sont faites. C’est impressionnant. Mais il est vrai que le défi à relever est grand. Dieu sait combien et comment la peur est à l’œuvre en nous et dans le monde, et tout ce qui peut nourrir nos inquiétudes, nos angoisses, nos terreurs. Dieu sait combien est grande la tentation de céder au désespoir.

Sur le conseil de Robert Scholtus, à qui reviendra de prononcer la conférence de clôture, Madeleine Gaillard et le Père Marc Stenger ont cru bon de me demander de m’adresser à vous, pour tenter de vous dire, ce que selon moi, signifie espérer dans le monde d’aujourd’hui. Sans doute pensaient-ils que mes différentes activités de journaliste, d’écrivain, d’éditeur et de bibliste pouvaient se conjuguer pour vous proposer quelque chose de comestible et de roboratif. Je vais essayer d’être à la hauteur de cette confiance. Et c’est vous qui serez juges.

Je voudrais d’abord commencer par une forme d’avertissement en vous disant rapidement ce que l’espérance et la foi ne sont pas à mes yeux.

La foi n’est pas une certitude qui fournirait une réponse définitive aux questions qui nous traversent, lorsque nous nous demandons ce que nous faisons dans ce monde, quel est le sens de notre vie, et pourquoi nous sommes mortels. L’espérance n’est pas un baume pour calmer nos peurs et nos angoisses devant les dangers du monde.

La foi, pour ce qui me concerne, c’est affronter le doute, et même l’habiter. L’espérance, c’est un combat, une prise de risque.

Je me garde bien, pour ma part, de mettre sur le même plan la foi et l’espérance, d’une part et le développement personnel de l’autre. La foi n’est pas une méthode pour se sentir bien et s’épanouir. L’espérance n’est pas une manière de se guérir de nos peurs.

Attention, je ne dis pas que pour croire ou pour espérer, il faut aller mal, qu’il faut souffrir, geindre… Je ne dis pas non plus qu’il faut, lorsqu’on a la foi, se destiner à souffrir. Non. Je dis simplement que la foi et l’espérance ne sont pas d’abord une affaire de psychologie, de bien-être, d’épanouissement personnel. Il en va de bien plus que cela. Ne serait que parce que croire et espérer, ce n’est pas se donner pour horizon sa propre personne, c’est voir plus loin.

Pour comprendre, il faut commencer par le début. Aucun d’entre nous ne peut vivre sans croire qu’il va se réveiller après son sommeil, sans espérer que le jour va se lever, sans anticiper que la vie est possible et, ne serait-ce que dans un tout petit coin de l’existence, bonne et désirable. Nous sommes tous habités par cette foi-là, et par l’espérance que nous pouvons envisager un avenir dans lequel nous allons pouvoir vivre. C’est vrai pour toute l’humanité. Et si nous sommes là, ici, c’est en général parce que quelqu’un nous a donné la vie, quelqu’un a cru, ne serait-ce que furtivement, qu’un avenir était possible. Et nous savons que lorsqu’un enfant sait qu’il n’a pas été désiré, attendu, espéré (comme disent les Espagnols) il lui est très difficile de vivre. Parfois, ce désir a été simplement porté par l’appétit sexuel, par la soif d’une jouissance si forte qu’elle saisit le corps tout entier en lui faisant éprouver un instant d’une intensité formidablement bonne. Mais même dans cette réduction extrême, ce qui donne sens à la vie, c’est le fait de pouvoir, ne serait-ce qu’un moment, éprouver qu’il y a du bon qui peut nous saisir, nous habiter, et que ce bon est porteur de fécondité, qu’il est garant d’une vie qui se poursuit, qui se donne et se partage, qui va encore chercher à éprouver ce bon fondamental, essentiel.

"Comme c’est bon !", en hébreu "ki tov !", c’est de ce mouvement de satisfaction que témoigne le premier récit de la création dans le livre de la Genèse. Sept fois, en six jours, Élohim s’écrie, "Comme c’est bon", et la septième fois, il dit même que c’est "très bon". Et par la suite, dans le second récit de la création, Adonaï Élohim, va s’inquiéter de ce qui n’est pas bon. Rappelez-vous : "Il n’est pas bon que l’être humain soit seul". Je vous signale au passage que l’auteur de la Genèse révèle à son lecteur qu’Adonaï Élohim constate qu’il y a du "pas bon" alors qu’il n’y a eu ni faute ni désobéissance, et donc pas de péché. Il y a du "pas bon", au sens où le bon est à venir, qu’il manque, qu’il reste à discerner, à accueillir ou à construire… On pourrait dire que le bon est là, mais qu’il n’est pas encore tout à fait là, qu’il faut le faire advenir…

Tout commence dans le récit de la Genèse par une parole qui fait exister le monde de sorte qu’il en jaillisse une bénédiction, et tout se poursuit par un don de vie par lequel cette bénédiction est appelée à se manifester. Et c’est à l’être humain que revient la responsabilité de reconnaître cette bénédiction pour la déployer, la communiquer et la transmettre afin qu’elle se prolonge.

Croire, c’est d’abord croire à la présence fondamentale du bon dans la vie. Espérer c’est se disposer à accueillir le bon qui n’est encore pas là, qui reste à discerner, à accueillir, à construire.

La suite du récit de la Genèse nous montre que cela ne va pas de soi, parce qu’on y fait une expérience de liberté. Mais encore faut-il croire aussi que la liberté est d’abord de l’ordre du bon. Rappelez-vous maintenant, ce qui se passe le septième jour. Voici ce que nous dit la traduction liturgique, au chapitre 2, verset 3 : "Et Dieu bénit le septième jour : il le sanctifia puisque, ce jour-là, il se reposa de toute l’œuvre de création qu’il avait faite." Cette traduction, comme l’immense majorité des traductions françaises, n’est pas tout à fait exacte si bien qu’elle masque quelque chose de très important. Le texte hébreu dit mot à mot ceci : "Et Élohim bénit le septième jour, et il le consacra, car en lui il s’était arrêté de tout son ouvrage qu’avait créé Élohim pour faire". Ces derniers mots, pour faire, peuvent sembler étranges. Pourquoi Dieu a-t-il créé pour faire ? Les commentateurs juifs, les rabbins, disent que ce pour faire signifie que Dieu se met en retrait, pour que l’humain à son tour puisse faire, pour que l’humain puisse prendre sa part de la création, ce qui est logique s’il est à l’image et à la ressemblance de Dieu. Ce pour faire ouvre donc l’espace à la liberté de l’être humain, à sa puissance créatrice, à partir du don premier de la vie, à partir du "comme c’est bon" de la vie. Et c’est d’abord pour cela, dans ce mouvement, que cette liberté est bonne et qu’il y a de l’espace pour croire et espérer.

Pourtant, le constat que peut parfois faire un être humain, c’est qu’au regard de ce qu’il peut voir, il y a peu de raisons de croire et d’espérer. Parce qu’il peut constater que sa vie personnelle ressemble à un champ de ruines. Parce qu’il peut constater que le monde dans lequel il vit est un monde de mort et d’injustice, un monde inhospitalier, un monde de violence. Parce qu’il peut constater que les espoirs des générations antérieures ont été déçus, que les grandes espérances ont tourné au cauchemar : les idéologies communistes et fascistes sont des espérances qui ont mal tourné par ce que leurs leaders ont cru qu’ils pouvaient les réaliser par la force et balayer tous ceux qui résistaient, ou transformer des populations particulières, les koulaks, les bourgeois, en URSS, les juifs, les Tziganes, les homosexuels, pour les nazis, en victimes expiatoires des échecs et des impasses de leurs régimes. Parfois aussi, et cela semble être le cas aujourd’hui, parce que l’avenir semble illisible, immaîtrisable. Parce que la liberté s’ouvre sur des perspectives trop troublantes, trop inquiétantes. Nous y reviendrons en évoquant le monde dans lequel nous vivons.

Mais c’est là, justement que l’espérance entre en jeu. Dans son dernier livre, un très beau livre, consacré à l’espérance et intitulé Là où le cœur attend, l’écrivain Frédéric Boyer dit très bien que l’espérance naît d’une attente qui n’a pas de raison de penser que cela va aller mieux : "Elle naît au contraire, écrit-il, de la conscience vive du malheur et de l’injustice. C’est la mise à nue de la vie par la vie elle-même qui à la fois éveille et menace notre faculté d’espérer." Et il ajoute : "L’espérance est ce que nous possédons quand tout nous possède et nous écrase."

Abram, lorsqu’il apparaît, à la fin du chapitre 11 du livre de la Genèse, fait un constat de cet ordre. Son père Terakh a eu trois fils, lui Abram, Nakhor et Aran. Il vivait à Ur, en Chaldée. Or le texte indique qu’Aran est devenu père à son tour d’un fils, Lot, et immédiatement après, au verset suivant, nous apprenons qu’Aran est mort. Serait-il mort du fait d’être à son tour devenu père d’un fils ? Serait-il mort parce qu’il n’y avait pas de place pour deux pères dans le groupe familial ? On peut se le demander puisqu’il semble ensuite que les deux autres, Nakhor et Abram n’ont pas d’enfants. On apprend que Saraï la femme d’Abram, qui elle n’est pas du clan (contrairement à ce qu’Abram prétendra plus tard par ruse) est stérile. Que s’est-il passé ? Le texte ne le dit pas, mais toujours est-il que la mort d’Aran a poussé Terakh à décider de quitter Ur. Comme s’il avait voulu s’arracher à la fatalité de cette mort et peut-être tenter d’en oublier la cause. Comme si Ur était un lieu maudit à ses yeux. Terakh a emmené toute sa famille en direction de la terre de Canaan. Et il est arrivé, dit le texte, dans une ville dont le nom est presque le même que celui de son fils mort. Il a arrêté là son voyage et c’est là que sa vie s’est achevée. Comme si, finalement, il lui avait été impossible de se délivrer de la mort de son fils. Toute la famille semble enlisée là. Incapable d’aller plus loin. Nakhor a épousé une de ses nièces, Milka, une des deux filles d’Aran, ce qui boucle, pour l’instant, son histoire autour de la figure du frère défunt. Et pour Abram, la situation est particulièrement dramatique, du fait de la stérilité de Saraï. Pas de descendance à attendre donc. La mort et rien d’autre : voilà l’avenir qui se dessine pour lui. On peut se demander si la stérilité de sa femme n’est pas la conséquence du climat familial, par l’emprise que la mort a sur la lignée de Terakh. En tout cas, pour Abram, l’avenir semble clos. Il n’y a rien à attendre en se bornant à l’horizon connu. Rien à espérer en restant à Aran. Abram ne peut pas entendre en ce lieu retentir le "comme c’est bon !" Au contraire, il peut comprendre qu’il n’est pas bon de s’enfermer dans la reproduction du passé, qu’il n’est pas bon de vouloir rester dans le même. Il peut comprendre que pour vivre, il faut faire l’expérience d’autre chose qu’il ne connaît pas encore. Au fond, ce qui va sauver Abram, c’est qu’il est capable d’entendre à sa manière le "il n’est pas bon" du deuxième chapitre de la Genèse, qui ouvre précisément à la nécessité d’un surgissement de l’altérité… Il peut entendre qu’il va falloir aller ailleurs, voir et rencontrer autre chose. Croyez bien, je fais une brève digression, que c’est justement ce qu’entendent et ce qui met en mouvement toutes celles et tous ceux qui se lancent sur les chemins de l’exil, abandonnant tout, au risque de leur vie…

On est donc bien au-delà de se demander comment nous allons développer nos capacités, nos talents, nos aptitudes ou apprivoiser nos limites et nos peurs. Bien sûr, cela compte, mais ici, l’enjeu est tout autre. On est devant une affaire de vie ou de mort. Devant, ce qui est, j’y reviendrai, l’appel fondamental adressé à tout homme : choisir la vie, prendre le risque d’oser vivre, même si c’est incertain et dangereux.

C’est cela qu’entend Abram. C’est cela que le texte de la Genèse rapporte, au chapitre 12, en faisant parler Adonaï (la figure d’Élohim qui s’est inquiété de ce qui n’était pas bon, dans le second récit de la création). Il entend d’abord la nécessité de s’arracher à l’immobilisme et à la mort. "Va-t’en de ton pays et de ta parenté et de la maison de ton père". Il entend qu’il y a un au-delà de cette situation, de cet enfermement, un au-delà qu’il ne peut voir encore, qu’il ne découvrira qu’en se mettant en marche. "Va-t’en… vers le pays que je te ferai voir…" Il entend qu’il est lui-même bien davantage que ce qu’il perçoit : "Va-t’en… pour que je fasse de toi une grande nation et que je te bénisse et que je rende grand ton nom". À ce moment-là, il n’est rien qu’un fils et un frère en deuil, flanqué d’une femme stérile… Et quelle est cette bénédiction qu’il va recevoir ? Quel est son sens ? C’est une responsabilité qui le porte bien au-delà de ce qu’il pouvait imaginer, et dont il ne peut se représenter, à l’instant où elle lui est proposée, comment il va l’exercer : "Va-t’en… pour que tu sois bénédiction et que je bénisse ceux qui te bénissent – mais qui te méprise, je le maudirai – et qu’en toi tous les clans de la terre acquièrent pour eux la bénédiction."

Ce qu’entend Abram, c’est une promesse, pas un échange. Ce n’est pas je te donne ceci si tu fais cela… Mais cette promesse, c’est qu’au-delà d’une situation où tout semble fermé, il y a bien une terre pour vivre et que la vie à recevoir est grande, au-delà de ce que l’on peut constater, à vue immédiate, au-delà même des bornes d’une existence humaine, et que le sens de cette vie est fondamentalement pour d’autres, pour que d’autres à leur tour entrent dans la même bénédiction. C’est dans l’extension de cette bénédiction à d’autres que la vie dépasse ses limites apparentes et que l’homme Abram peut devenir une grande nation. L’espérance excède notre propre horizon, elle ne se limite pas à être une espérance pour soi. La sortie de la mort d’Abram ouvre à d’autres l’espérance de pouvoir reconnaître qu’ils sont l’objet de la bénédiction primordiale.

La bénédiction, vous le comprenez bien, n’est pas énoncée comme la possession ou la jouissance de choses multiples, elle n’est pas de l’ordre de la consommation, ni même l’assurance d’une tranquillité quelconque. Abram n’entend pas qu’il y a une méthode qui va lui permettre de mener une vie pépère, les doigts de pieds en éventail, sous un parasol, sans avoir à se soucier de gagner son pain. La bénédiction, ce n’est pas d’avoir tiré le gros lot au Superloto !

Alors quelle est donc cette bénédiction ? Ne serait-ce pas d’abord ce qui s’est manifesté dans le livre de la Genèse ? Ne serait-ce pas le "Comme c’est bon", ce cri du Créateur devant l’œuvre accomplie par sa parole. Et dans le prolongement de ce "Comme c’est bon", Élohim bénit les êtres vivants des mers et des airs, puis il bénit l’être humain créé à son image et à sa ressemblance. Dieu énonce pour tous les êtres vivants le bien qu’il constate et il le porte à leur connaissance. Il l’énonce comme ce qui va porter leur existence, ce qui va être leur dynamique. De tout cela découle le fait que le monde créé est fondamentalement bon, que la vie est fondamentalement bonne.

Ce qu’entend Abram, c’est que cette bénédiction, il va la recevoir s’il s’arrache à une situation mortifère, s’il renonce à la tranquillité du statu quo, à l’entre-soi familial morbide, pour aller plus loin, vers d’autres qu’il ne connaît pas pour faire rejaillir sur eux la bénédiction dont il est l’objet, pour permettre à d’autres d’entendre à leur tour "comme c’est bon" et de le partager. Il ne s’agit pas de baratiner le monde en lui disant : "Surtout ne bougez pas, tout va bien les gars, et ça ira encore mieux demain", et encore moins d’ajouter "Pas d’inquiétude, Dieu veille sur tout". Il s’agit de faire en sorte que d’autres puissent dire : "Cet Abram, ce qu’il a fait, sa manière d’être, m’a révélé le bien que je pouvais accueillir, recevoir, vivre et partager." C’est ce qui retentira plus tard dans la prophétie de Zacharie au chapitre 8, verset 22 et 23 qui annonce la montée des nations à Jérusalem : "En ce jour-là, dix hommes de toutes les langues que parlent les nations s’accrocheront à un juif [un fils d’Abraham] par le pan de son manteau en disant : “Nous voulons aller avec vous, car nous l’avons appris, Dieu est avec vous.”"

Or Abram, lui-même, va être transformé par le fait de sortir de ce qu’il connaît, mais dans lequel il était voué à la stérilité, et de consentir à s’ouvrir à un avenir incertain. Il entrera dans une longue pérégrination qui n’a rien à voir avec une sinécure et des vacances tous frais payés, mais son être sera traversé par un souffle de vie, symbolisé par la lettre hé, qui s’insère dans son nom, lettre double du tétragramme divin, yod hé vav hé, lettre qui symbolise le souffle divin… celui par lequel Adonaï Élohim anime l’être humain, adam, qu’il a façonné à partir de la terre, adamah. D’Abram (père exalté), il deviendra Abraham (père d’une multitude).

La promesse peut nous paraître enthousiasmante. Mais je le répète : si elle est source d’une grande espérance, ce n’est pas une espérance pour soi, elle ne se borne pas à l’annonce d’une satisfaction personnelle qui se suffirait en elle-même. Si tel était le cas, autant rester à Aran et attendre la mort en jouissant autant que possible du temps présent. Non, cette espérance n’a de sens que dans la transmission de la bénédiction à d’autres.

D’ailleurs, regardons qui est Abraham à la fin de sa vie. Est-ce que sa situation personnelle est si brillante ? Ce n’est pas un grand roi majestueux. Ce n’est pas un patriarche imposant. Son premier fils, Ismaël, et sa mère Agar, il a dû leur demander de partir, parce que la solution qu’avait imaginée Sarah pour pallier sa stérilité s’est avérée humainement trop pénible. Or le texte montre qu’il aimait Agar et Ismaël. Son neveu Lot, dont au début, il aurait pu imaginer faire son héritier, c’est peut-être dans ce but qu’il l’a emmené avec lui en quittant Aran, il s’en est séparé, pour éviter d’entrer en conflit avec lui, et l’espérance de Lot tenait semble-t-il surtout en l’idée de devenir riche pour lui-même, c’est pourquoi il a été attiré par la vallée fertile du Jourdain et par la cité puissante de Sodome… Et Lot a fait l’expérience de ce qui se passe quand l’espérance se referme sur la convoitise. Le second fils d’Abraham, Isaac, celui que lui donna finalement Sarah, celui qui sera l’héritier de la promesse, il aura dû aussi accepter qu’il lui échappe. Il a cru devoir le sacrifier à Dieu sur le mont Moryah, mais finalement, c’est un bélier qu’il a immolé. Non pas un agneau, la figure du fils, mais un bélier, la figure du père. Il lui a fallu sacrifier tout autre chose que ce qu’il avait imaginé : sa propre paternité, ou du moins l’idée possessive qu’il s’en faisait, qui n’aurait pas permis à Isaac de trouver à son tour sa liberté et qui l’aurait empêcher d’hériter et de transmettre la promesse, faute d’avoir éprouvé pour lui-même la bénédiction. Si bien que lorsqu’Abraham redescend du mont Moryah, Isaac ne prend pas le même chemin que lui, il ne rentre pas au domicile familial, il va planter sa tente ailleurs… Certes Abraham a eu d’autres enfants, six, avec Qetourah, qu’il a pris pour femme après la mort de Sarah, il en a eu aussi avec diverses concubines. Mais aucun d’entre eux n’a hérité de lui, nous dit le texte. L’héritage supposait un départ, une rupture, une prise de risque pour ouvrir l’avenir à l’inconnu. Ce qu’a vécu Isaac qui, dans la scène du mont Moryah, a pu voir se profiler sa propre mort. Quant à la terre, Abraham ne règne pas sur un grand territoire. Il habite chez les Cananéens. La seule terre qu’il possède, c’est un champ, au bout duquel se trouve une grotte dont il a fait une sépulture pour Sarah. Ce champ, il l’a acheté à Ephron le Hittite, pour qu’il lui appartienne, sans contestation, dans cette terre où il a été conduit. Et la manière dont il a dû négocier montre qu’il n’est pas un homme très puissant.

Tout cela n’est donc pas le témoignage d’une réussite extraordinaire. Abraham n’est pas le modèle d’un chef de guerre, d’un bâtisseur d’empire politique ou économique. Sa grandeur n’est pas là.

Ce qui est remarquable, c’est que la vie soit passée là où le chemin semblait barré. C’est que les ruptures, les renoncements à ce qui aurait pu sembler des assurances sur l’avenir, ont été précisément des moments de libération de la vie, au-delà de ce qu’il pouvait en contrôler. La bénédiction a pu se transmettre parce qu’Abraham a lâché prise en espérant que la vie se déploierait tout de même. Et il y a même une surprise finale : Le texte nous apprend, après la séparation d’avec Isaac, que Nakhor, le frère resté à Aran a eu une descendance. La vie s’est déployée, là où cela semblait mal parti. Et le mariage d’Isaac avec Rébecca, petite-fille de Nakhor, va rattacher par elle le frère d’Abram à la promesse. Ce qui semblait être resté enfermé dans la mort est ainsi désormais agrégé à la transmission de la bénédiction. L’espérance se réalise là où l’on ne l’attendait pas.

Le caractère magnifique de cette histoire, c’est que lorsque nous la lisons, elle ouvre pour nous aujourd’hui, la possibilité de recevoir cette même bénédiction, qui est je le rappelle encore une fois, une bénédiction pour les autres. C’est une invitation à courir, comme Abraham, le risque d’espérer un avenir au-delà de ce que nous connaissons déjà et dans quoi nous pouvons être tentés de nous enfermer en nous disant, ça suffit, inutile d’en attendre davantage, inutile de vouloir aller plus loin, au-delà c’est trop dangereux. Tenons bien nos certitudes maintenant et basta. Calfeutrons-nous, soignons nos peurs pour vivre moins angoissés, moins névrosés. Cherchons la tranquillité, bardons-nous d’assurances et de remèdes. Ne bougeons plus de là où nous sommes. Mais ceux qui ne bougent plus, qui sont définitivement tranquilles, ce sont ceux qui peuplent les cimetières, dont le sort est désormais certain : leurs os sont là sous la pierre où leur nom est gravé.

Se terrer ou se contenter de jouir de l’instant présent pour soi-même, en épicurien, ou même en stoïcien, dans le meilleur des cas, ce n’est jamais qu’une manière de se destiner à mourir. D’anticiper notre mort en renonçant à découvrir ce que la vie réserve de surprises, d’étonnements, d’inattendu. Ce qui nous est proposé, à travers le récit biblique et la figure d’Abraham, c’est de nous ouvrir à un avenir que nous ne possédons pas, que nous ne maîtrisons pas, mais que la vie elle-même va pouvoir investir si nous acceptons d’en prendre le risque, si nous consentons comme Abraham à renoncer à tout tenir, à tout savoir… La question est de savoir si nous faisons assez confiance au caractère fondamentalement bon de la vie, pour prendre le risque de la laisser se déployer. C’est un renversement total de perspective. Woody Allen l’a exprimé de manière moins dramatique, mais il dit pourtant la même chose : "L’avenir m’intéresse, parce que c’est là que j’ai l’intention d’habiter dans les prochaines années."

Cela ne veut pas dire qu’il faut tout accepter, tout confondre, tout mélanger, mais que pour pouvoir opérer un discernement, il faut ne pas fermer d’avance les questions qui se posent… Il faut au contraire apprendre à poser des questions nouvelles, qui vont nous permettre de découvrir ce qui restait jusqu’alors hors de portée de notre regard, hors de portée de notre imaginaire, hors de portée de nos représentations habituelles.

À ce sujet, laissez-moi vous rappeler l’épisode de la manne au désert. Les Hébreux avaient craint de mourir de faim dans le désert, et regrettaient les viandes grasses d’Égypte. Ils s’étaient plaints à Moïse, et celui-ci en avait informé Adonaï, qui avait fait pleuvoir le pain du ciel. Chaque matin, les Hébreux ramassaient donc de quoi se nourrir pour la journée. Et il leur était dit qu’ils ne devaient pas en ramasser davantage et ne pas stocker la manne. De fait, lorsqu’ils le faisaient, elle pourrissait et était infestée de vers. Comment comprendre cela ? Le nom de cette nourriture vient de la réaction des Hébreux en la découvrant un matin, comme une rosée sur le sol : "Man hou", s’étaient-ils écriés. "C’est quoi ?" Le nom de cette nourriture n’est autre que : "C’est quoi ?" Il s’agit d’en ramasser la ration nécessaire et pas de la capitaliser. Mais dans le texte hébreu, le mot traduit par "ration", c’est le mot davar, qui se traduit ordinairement par "parole". Il s’agit donc de ramasser chaque jour, une "parole de c’est quoi ?", autrement dit une question. La nourriture qui descend du ciel, c’est une question pour le jour qui commence. Et si la manne pourrit d’un jour à l’autre, c’est que les questions d’hier ne sont pas valables, pas pertinentes pour le lendemain ! Il ne faut pas s’enfermer dans le passé, mais regarder le présent en se tournant vers l’avenir et en s’ouvrant à l’inattendu, et même à l’inespéré.

Mais revenons à Abraham. S’il a pu s’arracher à un destin fermé, à une mort envahissante, ce n’est pas parce qu’il a eu la conviction qu’il existait un Dieu qui pourrait régler les problèmes par je ne sais quel miracle. Abraham ne croit pas à Merlin l’enchanteur. Il n’est pas un idolâtre. Un midrash juif raconte que son père était, en Chaldée, un fabricant d’idoles et qu’un jour, cet idolâtre de Terakh pris par une obligation, avait laissé à son fiston la garde du magasin. Le gamin avait pris un bâton, brisé toutes les idoles sauf une, dans les bras de laquelle il avait placé ensuite le gourdin. Et quand le père, de retour, constatant les dégâts, lui avait demandé : "Abram, pourquoi as-tu fait ça ?", le fiston avait montré du doigt l’idole intacte en disant : "Ce n’est pas moi, c’est lui !" Le père avait répondu qu’il ne pouvait pas avaler une fable pareille, puisqu’il avait lui-même façonné la statue ! "Mais alors, pourquoi tu crois aux idoles ?" avait rétorqué l’enfant. Et c’est la raison pour laquelle, selon le Midrash, Dieu avait fait de lui le destinataire de la promesse.

Dans l’histoire d’Abraham, si vous regardez attentivement le texte, Adonaï ou Élohim fait en réalité assez peu de chose. Il brille souvent par son absence dans des moments cruciaux. Il est présent à contretemps. Disons plutôt qu’il se révèle au fil du cheminement d’Abraham, comme celui qui ouvre à son "ami" la possibilité de croire et d’espérer que la vie ne cesse de venir à lui. On ne voit pas Dieu adresser un reproche à Abraham, ce que font sa femme, le Pharaon et le roi Abimelek. En revanche, on voit plutôt Abraham mettre Dieu en garde contre une manière de sanctionner Sodome qui mettrait dans le même sac les justes et les injustes, ce qui dénaturerait l’image même du bon dont Dieu est le créateur. Élohim ou Adonaï se manifeste surtout par son attachement à la vie, par le souci qu’il a qu’elle puisse se développer et trouver sa liberté, son déploiement. Il tient à cela beaucoup plus qu’à la morale ou à la réalisation d’un plan qu’il aurait établi d’avance. J’espère que vous ne m’en voudrez pas, Monseigneur de dire qu’il n’y a pas de plan de Dieu, que cela n’existe en tout cas pas comme le plan de route que vous fournit le GPS pour aller de Troyes à Lourdes en voiture, qui vous dit d’une douce voix féminine de prendre telle route, puis telle autre, de vous mettre sur la file de gauche à trois cents mètres, puis de tourner à droite, après un kilomètre, etc.

Il y a sans nul doute une dynamique de la vie, une dynamique du "Comme c’est bon" du premier récit de la création, une intention fondamentalement bonne toujours en train de se déployer, une intention fondamentalement bonne qui est confiée à l’être humain par le Créateur qui se retire pour que nous puissions vivre. Mais faut-il appeler cela un « plan » ? N’est-ce pas confondre l’Adonaï d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, le Père de Jésus, avec les dieux de l’Olympe qui manipulent les hommes et les conduisent là où ils veulent ? Si le "Dieu" de la Bible se retire, comme Jésus annonce à Marie Madeleine qu’il faut qu’il se retire, en montant vers son Père, comme il disparaît aux yeux des disciples d’Emmaüs, ce n’est pas pour faire des humains des irresponsables qui n’auraient pas à inventer leur chemin, mais simplement à mettre en œuvre le mode d’emploi d’un monde fabriqué comme un meuble Ikea. Le plan de Dieu, si vous tenez absolument à cette expression, ou sa volonté, c’est que l’homme continue à découvrir le déploiement de la vie, et qu’il le découvre en y participant, en le prenant à son compte. C’est dire, pour parler comme notre jeune président qu’il y a dans ce plan beaucoup de "en même temps" et de "pensée complexe", certainement pas binaire.

Donc espérer, ce n’est pas compter sur Dieu comme un grand réparateur du merdier dans lequel nous serions, ni comme le gentil animateur d’un Eden club, lieu de vacances paradisiaque où il n’y aura plus qu’à se dorer la pilule en se faisant des bisous les uns les autres, dès lors qu’on aura mérité d’y entrer. Espérer, c’est s’engager au-delà de ce que nous maîtrisons, pour découvrir la vie qui nous attend. Alors, dans ce cheminement, peut-être apprendrons-nous qui est celui qui s’est mis ainsi en retrait et pourquoi, et peut-être serons-nous les témoins de la révélation de ce Dieu à propos duquel Isaïe s’écrie "Vraiment, toi, El, qui te cache, tu es l’Élohim qui sauve Israël." Car il ne se révèle qu’à ceux qui l’espèrent, c’est-à-dire ceux qui se risquent à vivre, plutôt que rester "assis dans l’ombre de la mort", pour reprendre les derniers mots du cantique de Zacharie.

Et si Jésus porte un nom qui se traduit par "Il sauve" ou Adonaï sauve, ce n’est pas pour nous dispenser de vivre et nous épargner les risques de la vie. Au contraire, il nous appelle à entrer, comme il l’a fait, dans cette dynamique qui commence par le fait de consentir à l’inconnu et qui invite à croire que la vie est possible, au-delà de ce que pensons maîtriser, posséder ou connaître (en hébreu, connaître, iada, c’est étymologiquement avoir la main sur). C’est pour cela que la vie publique de Jésus s’ouvre et se ferme par deux récits au cours desquels il consent à la non-maîtrise de l’avenir, de l’inconnu. Le premier, c’est le récit des tentations au désert où Jésus renonce en préalable à toute forme de pouvoir économique, politique ou religieux, et le second c’est la prière à Gethsémani, où Jésus se trouve devant l’inconnu absolu qu’est la perspective de sa mort, d’une mort qui n’est pas celle d’un homme "rassasié de jours". Le premier renoncement lui donne la liberté de porter une parole libératrice à ceux qui sont pris dans des liens mortifères de toutes sortes, et Dieu n’est pas alors celui qui lui épargne les difficultés ni les hostilités. Par le second renoncement, il manifeste que la mort, qu’il n’évite pas, n’éteint pas la parole libératrice.

La Bonne Nouvelle de Jésus, ce n’est pas que la mort n’existe plus – depuis 2000 ans les disciples de Jésus ne cessent de mourir – mais que la traversée de cet inconnu-là est aussi source de bénédiction pour les générations à venir. Ce qui est frappant, à la fin de l’évangile de Marc, c’est précisément que céder à la peur occulte la résurrection : les femmes venues au tombeau, qui voient qu’il est ouvert, ont peur en voyant l’ange. Il leur annonce que Jésus n’est pas dans le tombeau et les invite à dire aux apôtres qu’ils doivent se rendre en Galilée pour l’y retrouver, comme le leur a dit Jésus. Or les femmes ont peur et ne disent rien. Et contrairement aux autres récits de la résurrection, le ressuscité ne leur apparaît pas. Et initialement l’évangile de Marc s’arrêtait là, de manière totalement abrupte. Les versets qui suivent ont été rajoutés ensuite, en faisant une synthèse de ce qu’on lit dans les autres évangiles. La peur, quel qu’en soit le motif, barre l’avenir, si on lui laisse prendre le dessus.

Alors vous allez me dire, c’est bien joli tout ça, mais concrètement qu’est-ce qu’on fait ?

D’abord, regardons le monde dans lequel nous vivons, et où nous en sommes. Les raisons d’avoir peur ne manquent pas. Nous sommes sortis d’un monde stable, prévisible, ou du moins que nous pouvions nous représenter comme stable et prévisible, qui était celui de l’après-Seconde Guerre mondiale.

Nous en sommes sortis de plusieurs manières. D’abord culturellement, spirituellement et philosophiquement. Cela avait déjà commencé avec la Première Guerre mondiale dont le choc avait été si violent qu’il avait bousculé la culture. C’est la fin de l’art classique, la fin du "beau". L’irruption de Dada, puis du surréalisme et de Marcel Duchamps. L’art bascule dans des formes inédites, inimaginables à l’époque de Michel Ange, de Rubens, ou même de Goya, dans des formes inquiétantes et questionnantes. C’est aussi le développement des sciences humaines, et la diffusion des "maîtres du soupçon", Marx, Freud et Nietzsche, qui viennent mettre en difficulté les représentations religieuses traditionnelles. Ce qu’on a appelé la crise des vocations commence là. C’est le début du grand basculement d’un monde rural vers un monde urbain. C’est la révolution scientifique inaugurée entre autres, par Enstein et Planck, la relativité et la physique quantique… C’est le début de l’émancipation des femmes, qui a connu, en Europe, une accélération du fait de la Première Guerre mondiale, beaucoup d’entre elles durent travailler et se débrouiller seules pendant que les hommes étaient au front où beaucoup mouraient. La domination masculine a commencé à vaciller…

La Seconde Guerre mondiale, en elle-même, avec la Shoah, puis Hiroshima, fut un effondrement moral et spirituel dont nous nous n’avons pas fini de payer les conséquences. Avec l’extermination programmée des juifs – que suivront plus tard les génocide khmer et rwandais – un irréparable a été commis, qui pèse lourdement sur l’occident et le christianisme dont la crédibilité du message a été durablement atteinte (nous n’en avons pas assez conscience). Il faut y ajouter le Goulag et ses équivalents dans les différents régimes communistes.

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, on ne perçoit pas encore toutes les prolongements de ces évolutions. La décolonisation commence qui va apporter d’autres ébranlements, mais les Nations unies se mettent en place et le Conseil de sécurité semble le garant de l’ordre du monde. La situation politique est figée par l’équilibre Est-Ouest, qui oppose le monde dit libre au bloc communiste.

Dans les sociétés occidentales, mai 1968 manifestera bruyamment tous les bouillonnements restés encore contenus et provoquera une brusque remise en question des modes de vie et de pensées hérités de l’avant-guerre. Puis, à la fin des années soixante-dix, est arrivée la pandémie du sida (je vous recommande à ce sujet d’aller voir le film de Robin Campillo, 120 battements par minute, primé à Cannes). Le sida a joué un rôle considérable quant à l’évolution des mentalités, notamment, mais pas seulement, au sujet de notre manière de penser la sexualité et l’amour.

Du point de vue politique, l’effondrement de l’Union soviétique, marqué par la chute du Mur de Berlin, a donné en 1989 un formidable coup d’accélérateur à la mondialisation. La moitié du monde s’ouvre brusquement au commerce international, et cela correspond à la révolution des moyens de communication, puisque c’est à ce moment-là que s’impose le téléphone mobile, qui va s’installer très vite dans le monde entier. Mais cela a eu aussi pour effet d’accélérer la financiarisation de l’économie, avec des masses énormes de capitaux qui circulent et s’échangent virtuellement d’un bout à l’autre de la planète. Je rappelle qu’à la fin des années 1980, lorsque j’étais en Pologne pour La Croix, transmettre un article à Paris, c’était un parcours du combattant. Maintenant, envoyer un ordre financier qui porte sur des centaines de milliers de dollars, c’est l’affaire d’un clic !

Autre conséquence, le développement économique de vastes régions du monde, en Inde, en Chine, dans une partie de l’Afrique, couplé à l’essor du transport maritime et aérien a d’un côté sorti de vastes populations de la misère, mais déplacé massivement d’importantes activités économiques avec de lourdes conséquences en matière d’emploi…

On a vu aussi se mondialiser l’information, puisque nous sommes en permanence témoins de ce qui se passe d’un bout à l’autre de la planète. Et il n’y a pas que l’information et les capitaux qui circulent désormais. Les chiffres du tourisme sont impressionnants : en 1960 il y avait 70 millions de touristes internationaux par an, 700 millions en 2000, et 1,2 milliard en 2015 ! Ça, c’est pour le versant, disons heureux des choses, mais les déstabilisations géopolitiques sont considérables et nombre de pays sont en crise et parfois en état de guerre civile. Ce qui entraîne de véritables exodes de populations. Le Haut Commissariat aux réfugiés des Nations unies dénombrait fin 2015 plus de 60 millions de personnes déracinées dans le monde ! Un humain sur 113 ! Et les brassages de population qui résultent de tous ces déplacements posent des problèmes délicats d’identité et d’intégration. Certains craignent d’être submergés, à l’image de ce qui se passe dans des quartiers périurbains devenus presque des ghettos. Les vieilles civilisations tremblent désormais.

Mais ce ne sont pas les seuls bouleversements qui sont en cours : nous avons dans le même temps assisté à une révolution scientifique et technique impressionnante. Les débuts de l’informatique commencent en 1939 et les premiers « ordinateurs » (le mot date de 1955) apparaissent autour des années cinquante. Le premier ordinateur personnel est disponible en 1973 (il y a 44 ans), les premiers portables se diffusent à la fin des années quatre-vingt, et le premier smartphone date de 2007, il y a seulement dix ans ! Nous ne saurions plus nous en passer. Et ils ouvrent le monde des "objets connectés" et à la multiplication de divers "robots" qui vont tenir une place de plus en plus grande dans nos vies.

Ce sont aussi les premières étapes de la maîtrise du vivant, avec pour commencer l’invention de la contraception, qui va changer la vie des femmes, et poser tant de problèmes à l’Église catholique, qui avait certes bien compris qu’une révolution était en marche, mais qui y a apporté une réponse très maladroite et j’ose dire inadéquate, sans doute parce qu’elle a été guidée par la peur. Cela n’a rien arrêté… Aujourd’hui, les outils à notre disposition du fait de la convergence des connaissances dans la biologie, les sciences de l’information, les sciences cognitives, la physique moléculaire et la chimie, font que nous disposons d’outils comme les nano et les biotechnologies, qui permettent de faire des choses inimaginables, et notamment d’intervenir sur le vivant, de transformer ses aptitudes, de les instrumentaliser, etc. Cela modifie l’idée même que l’on se fait de l’homme, et certains pensent déjà à dépasser l’humain par le transhumanisme ! Le clonage est désormais une chose assez facile, et dans le domaine de l’assistance à la procréation, l’utérus artificiel n’est plus un rêve lointain. On y travaille en laboratoire, pour l’instant comme une super-couveuse pour très grands prématurés… Des essais sont faits en ce moment sur des ovins.

Et surtout, les outils de communication et les échanges qu’ils permettent entraînent une formidable diffusion des connaissances, la capacité mondiale d’innovation ne cesse d’augmenter, et les moyens de la mettre en œuvre aussi. La compétition économique qui la sous-tend entraîne une évolution toujours plus rapide des connaissances et des technologies. Cela nous semblait merveilleux au XXe siècle, aujourd’hui, cela nous effraie, nous avons le sentiment de courir derrière une évolution technologique qui s’emballe sans pouvoir rattraper le mouvement. Nous n’arrivons plus à suivre le progrès technique… il va plus vite que nous ne sommes capables d’en penser les conséquences et plus encore de les maîtriser.

Ajoutons à cela, l’accroissement de la population mondiale, pour une bonne part une des conséquences des progrès en matière de santé et d’alimentation. Nous étions 3 milliards en 1960, 7,3 milliards en 2015, et on estime que nous serons plus de 9 milliards en 2040 et plus de 11 milliards en 2100. Voilà qui pose des questions majeures pour notre avenir sur cette planète. Peut-elle soutenir un tel accroissement de population, avec le développement de l’activité économique qui s’ensuit ? Déjà dans les années quatre-vingt, le Club de Rome avait lancé l’alerte. Nous consommons, selon les connaissances aujourd’hui à notre disposition, chaque année plus de ressources que la planète ne parvient à en produire. Depuis le 2 août, l’humanité vit à crédit, par rapport aux ressources que la terre peut renouveler annuellement !!! Nous sommes menacés de catastrophe écologique !

Pour terminer le tableau, précisons que le partage des richesses est de plus en plus inégalitaire ; en janvier dernier l’Oxfam, l’Oxford Committee for Famine Relief annonçait que les 1 % les plus fortunés se partagent la moitié de la richesse mondiale, alors que 80 % de la population de la planète se partage 5,5 % de la richesse ! Les 80 personnes les plus riches se partagent le même montant de richesse que les 3,5 milliards les plus pauvres !

Devant ce tableau que je viens à très gros traits de dresser, y a-t-il quelque chose à espérer dans ce monde ? Ou faut-il d’ores et déjà reprendre à notre compte l’idée qu’il n’y a pas d’avenir possible ? No future ! Une chose est sûre : nous ne reviendrons pas en arrière. Il y a, entre hier et aujourd’hui, le même rapport qu’entre un aquarium et une soupe de poisson. Avec un aquarium, vous pouvez faire une soupe de poisson, mais pas l’inverse.

Devant la situation que je viens de décrire, il y a trois attitudes possibles (des attitudes qui peuvent être personnelles ou collectives).

La première, c’est la résignation à la fatalité du monde, voire à son absurdité. Il n’y a rien à faire, qu’à attendre la mort, notre mort. Cela nous dépasse. Le mieux semble-t-il serait d’en prendre son parti, soit en jouissant du monde, en le consommant de manière accélérée (la question de l’endettement relève de ça) soit en le dépassant dans une nouvelle forme de stoïcisme, qui pense que l’accomplissement humain passe par une forme d’acceptation majestueuse de notre condition. Beaucoup préféreront simplement faire l’autruche qui s’enfouit la tête dans le sable en attendant que ça se passe. D’autres se résigneront simplement, et subiront, faute d’avoir la force de faire autrement, déjà usés qu’ils sont par ce monde. Dans tous les cas, il n’y a plus d’espoir ni d’espérance.

La seconde, c’est de tenter de forcer la réalité pour réaliser coûte que coûte le bien que nous espérons, dont nous rêvons. On a vu cela par le passé : le fascisme et le communisme en ont donné la tragique illustration. On voit bien que de nouveau cette tentation est de retour, trois quarts de siècle après Auschwitz et Hiroshima, parce que la mémoire s’estompe… Les rêves révolutionnaires, d’extrême droite et d’extrême gauche refleurissent, tandis que les populismes font recette. La violence est pour l’instant principalement verbale, mais elle pourrait préparer, si nous n’y prenons garde, l’éruption d’une violence civile ou politique croissante. La montée des mafias et de la corruption procède du même rêve de s’affranchir des contraintes de la loi pour assouvir des soifs de pouvoir et de richesse qui ne veulent pas connaître de limite. Du côté des religions, on a vu monter des courants de plus en plus radicaux, qui refusent la modernité. L’islamisme est évidemment la manifestation la plus frappante, d’une tendance existant dans d’autres religions que l’islam qui veut imposer une vision du monde et du salut par la contrainte, voire par la terreur. Et l’on voit bien que dans ce cas-là, c’est l’idéal de fraternité et d’amour que portent, en principe les religions, qui est perverti et sacrifié. La volonté d’imposer le bien coûte que coûte tourne à l’oppression pure et simple et dévoie totalement le message religieux que l’on prétend porter.

J’ajoute que sur un plan plus personnel ou familial, il y a aussi de multiples manières de chercher à obtenir par la force, la contrainte, l’abus, la réalisation de nos attentes, qui lèse, étouffe ou même massacre la vie de ceux qui en font les frais.

La troisième, me semble-t-il, c’est de se mettre à l’écoute de cette parole qui nous habite et qui nous dit, qu’en dépit de tout, que contre toute apparence, il existe un passage, une possibilité, une forme d’inespéré, quelque chose qui excède ce que nous pensons être capables de faire et d’imaginer. Il s’agit de se mettre dans une attitude de veille constante, active, pour faire en sorte que cette flamme ne s’éteigne pas, même si peut-être nous n’en verrons pas nous-mêmes la réalisation. Il s’agit de courir le risque d’espérer que dans ce monde si trouble si insaisissable, il nous est possible de trouver les voies et les moyens non pas d’établir le bien, mais de laisser ouverte la question de la responsabilité des uns à l’égard des autres, de laisser ouverte la recherche d’usages fraternels et féconds des outils si puissants dont nous disposons. Il s’agit d’espérer que nous sommes capables d’insuffler dans ce monde un esprit de vie qui orientera la formidable capacité d’intelligence collective vers des solutions bénéfiques. Je ne crois pas pour ma part que cela passe par l’instauration de grands interdits. Ils ne sont jamais tenables et ils ferment souvent la possibilité de débattre de l’avenir. Je crois que cela passe par l’accompagnement attentif des uns et des autres, par une plus grande attention aux souffrances, aux inégalités, et aux solutions qui peuvent y être apportées. Je crois qu’il faut surtout croire dans la force de la vie, là même où nous serions tentés d’en douter. C’est là qu’il faut résister aux peurs et aux fantasmes qui nous habitent, en se gardant bien de lancer des anathèmes et des condamnations.

Cette flamme dont il faut prendre garde à ce qu’elle ne s’éteigne pas, nous n’en sommes pas l’origine, elle ne nous appartient pas. C’est ce que signifie le Talmud lorsqu’il raconte le miracle de Hannouca : après la victoire des Maccabées, alors que les juifs n’avaient retrouvé qu’une petite fiole d’huile pure, le reste ayant été corrompu lors de la profanation du Temple par les Grecs, cette fiole permit miraculeusement au candélabre du Temple de brûler pendant huit jours, le temps nécessaire aux prêtres pour se purifier et produire une nouvelle huile pure. Cette fiole symbolise le fait que l’espérance s’origine à une source qui est encore en amont de notre volonté d’espérer.

Cette flamme peut nous surprendre par sa présence paradoxale. Ainsi dans son livre Être sans destin, Imre Kertész raconte l’histoire, inspiré de sa propre déportation, d’un adolescent juif arrêté à Budapest, emmené dans les camps, qui survit parce qu’il est toujours habité d’une manière à la fois naïve et idiote, par l’idée que cela va aller mieux, si bien qu’il trouve toujours des raisons – parfois stupides – d’espérer ce qui lui donne la force de survivre. Ce n’est pas une histoire de méthode Coué que raconte Kertész, mais bien le fait d’une force qui vient d’en deçà même de la volonté du personnage et dont on peut comprendre que c’est ce qui l’a lui-même sauvé.

Mais il ne suffit pas de rester passif. Si l’espérance nous précède – parce que d’autres avant nous ont espéré et que nous sommes en quelque sorte le fruit ou les héritiers de cette espérance – si elle se manifeste presque à notre corps défendant, l’espérance appelle notre collaboration, notre engagement, notre décision, et même notre obstination.

Nous pouvons avoir peur, mais il nous revient de ne pas nous laisser enfermer dans nos peurs ni manipuler par elles. Notez que la peur est utile : elle invite à faire attention à ce que nous faisons, à ce qui nous environne, aux situations dans lesquelles nous nous trouvons, pour discerner les dangers que nous courons ou que nous faisons courir aux autres. La peur peut-être le tout premier pas du discernement, si nous l’écoutons sans nous soumettre à elle.

Espérer, ce n’est pas ignorer la peur, c’est refuser de lui laisser le dernier mot, celui qui serait celui de l’inaction, celui d’un repli dans la nostalgie d’un passé qui n’est plus. C’est chercher une issue ou même simplement considérer qu’il y a une issue possible et humaine, là où la peur pourrait nous conduire à croire qu’il n’y a d’autre choix que le repli, l’immobilisme, la défense de ce que nous possédons, ou la mort parfois, voire l’assujettissement, la souffrance et la mort de l’autre. Espérer, comme l’écrit Vassili Grossmann, dans Vie et Destin, c’est refuser de donner raison à la décomposition de l’être, ou c’est comme Job refuser de céder aux logiques accusatrices qui désignent des coupables pour se décharger de la question de la souffrance et de la dureté de la vie. Car la vie peut-être dure sans qu’il y ait de coupable. Quand la terre tremble et engloutit une ville, quand un virus contamine le sang, il n’y a pas de coupables et il est inutile d’en chercher. Au contraire, c’est criminel : ce n’est qu’ajouter un mal dont nous sommes responsables à un autre qui n’est imputable à personne. Comment ne pas penser ici à l’accueil, ou plutôt à l’inaccueil que nous réservons aux réfugiés, faute d’être capables de voir en eux l’espérance qui les habite et qu’ils nous apportent, comme le témoignage d’une puissance de vie qui refuse de se résigner à la fatalité, à la mort ?

Espérer, c’est se laisser visiter par ce qui nous surprend. C’est croire que dans ce qui advient, que nous n’avions ni souhaité ni imaginé, qui nous dérange, qui nous trouble, il y a caché, une étincelle de vie, de sens, qui ne sera mise à jour que si nous la cherchons et l’accueillons. Cela suppose un travail de discernement en se gardant de juger hâtivement et de condamner ce qui sort de nos cadres, de nos habitudes, de nos conceptions. Remarquez que dans l’histoire d’Abraham, Dieu n’apparaît pas comme celui qui condamne, mais qui prend soin. Vous allez me dire qu’il y a Sodome, et comme il y a eu le Déluge auparavant, eh bien si vous lisez attentivement le texte biblique, vous verrez que dans l’un et l’autre cas, la mort est déjà là, à l’œuvre sans que cela soit le fait de Dieu. Le Déluge et le feu ne sont que la manifestation du choix de la mort qui a été fait, dans l’un et l’autre cas, sans que rien ne puisse l’empêcher de faire son œuvre. D’ailleurs, Dieu s’efforce surtout de sauver ce qui peut l’être : Noé et Lot…

Soyons à l’image de Dieu, soucions-nous d’espérer dans la vie, de sauver ce qui peut l’être plutôt que de jeter le bébé avec l’eau du bain. Affirmons que nous sommes les héritiers et les témoins du fait que le monde est habité par le "Comme c’est bon", et que c’est là la source de la bénédiction. Je doute fort que Dieu existe hors de ce "ki tov", ce "Comme c’est bon" qui résonne dans la création. Espérer, c’est se référer à cette source et tenir qu’elle est vraie, malgré tout ce qui semblerait la démentir. C’est maintenir dans la nuit cette flamme qui vient de si loin. Croire qu’il y a du bon, dans le présent, dans le passé, croire que c’est dans ce bon que s’origine ce qui nous fait vivre, c’est se tenir dans l’ombre et dans la lumière de la force de ce commencement, c’est combattre la tentation de croire que le désespoir serait la seule réalité vraie, le seul avenir.

Espérer, ce n’est pas attendre béatement que l’avenir passe. C’est l’investir pour y affirmer qu’il ne trouve sens et renouveau que lorsque l’on y faisant œuvre de justice, car la justice est la condition de la bénédiction. De quelle bénédiction pourrions-nous être les témoins en l’absence de toute justice ? Faire advenir la justice, c’est comprendre que l’espérance n’est vraie que lorsqu’elle fait place à l’autre, que lorsque nous devenons pour l’autre la possibilité d’une espérance.

Parfois, espérer se résume à prier, à n’avoir pas d’autre mot que le silence d’une prière muette. Une prière qui n’est pas une demande de solution magique, mais une disponibilité pour accueillir ce que nous n’osons même plus espérer et qui viendra sans que peut-être nous le reconnaissions, à travers d’autres formes, d’autres visages que ce que nous souhaitons ou imaginons. Je pense évidemment à Etty Illesum qui demande à Dieu d’avoir la force de ne pas le laisser mourir en elle, à l’intérieur du camp de concentration de Westerbork, d’où chaque jour des hommes et des femmes, adultes, vieillards et enfants, sont envoyés vers les camps de la mort. Comment la prière d’Etty Illesum a-t-elle été exaucée, sinon par le fait que nous la lisons, ou que je la cite ce soir ? Etty Illesum est morte, à Auschwitz, mais sa prière brûle encore aujourd’hui comme une flamme qui témoigne que la bénédiction ne cesse de se transmettre. Ici, vous voyez bien, jusqu’où va l’espérance : jusqu’à tenir ouvertes les mâchoires de la mort, afin que nous puissions passer dans cet inconnu dont il faut radicalement admettre que nous ne savons rien, afin, surtout, que la bénédiction et la promesse de bénédiction ne soient pas elle-même anéanties par notre désespoir et nos peurs, et que les générations suivantes puissent en vivre.

Comment faire, me direz-vous ? Je n’ai pas de recette facile à vous proposer. Ce que je peux affirmer, d’expérience, c’est que l’étude de la parole biblique, je dis bien l’étude, un travail corps à corps avec elle, entretient en nous cette force d’espérance, la présence de cette source du "ki tov", du "Comme c’est bon". Pourquoi la parole biblique plutôt qu’une autre ? Parce qu’en elle s’est déposée de siècle en siècle cette longue expérience de la bénédiction qui commence avec Abraham. Et je dirai même, au risque de vous surprendre : la parole biblique avant la parole évangélique, parce que la parole et la personne de Jésus ne se comprennent vraiment qu’à la lumière de la Torah et des Prophètes, comme il l’a lui-même montré aux pèlerins d’Emmaüs. Sans un travail inlassable d’interprétation des Écritures, il est impossible de comprendre qui est Jésus, ce qu’il a fait et dit, ni la Pâque qu’il a traversée. Il est impossible de comprendre en quoi il est Christ, c’est-à-dire Messie.

C’est à mon sens, dans ce travail de l’écriture, un travail qui n’est pas un rabâchage de ce qu’on vous a dit, mais une recherche forte, engagée, pour en faire jaillir un sens nouveau, un sens qui vous renouvelle, un sens qui éclaire de manière neuve le regard que vous portez sur vous, sur les autres, sur le monde, un sens qui va vous emmener plus loin, c’est dans ce travail que vous apprendrez à vous tenir à l’écoute de l’espérance qui vous habite, que vous vous remplirez de la bénédiction par laquelle vous bénirez Abraham, et que vous la transmettrez aux générations futures, qui y croiront, parce qu’elles verront qu’elle brûle en vous. Quant aux peurs, ne vous en inquiétez pas plus, ce qu’elles auraient d’excessif sera ramené à de plus justes proportions, de sorte qu’elles retrouveront elles aussi leur caractère bon : celui de vous ramener à un nécessaire réalisme, lorsque l’enthousiasme risquerait de vous conduire à ne plus avoir les pieds sur terre.

Si j’insiste sur cet aspect, c’est parce que je crois que ce travail sur la parole est libérateur. Il n’interdit rien, ni la prière, ni la charité, ni la fraternité. Il les nourrit. Quoi qu’il en soit, et c’est là-dessus que je termine, espérer, c’est engager ses forces en ce monde, sans craindre ce qu’il devient, pour ne pas l’abandonner à lui-même, sans espérance. Aucun d’entre nous n’a les ressources, à lui seul de le changer, mais dans les transformations formidables dont nous sommes les témoins et auxquelles je le répète, nous ne nous soustrairons pas, car nous ne les arrêterons pas, pas même dans le domaine bioéthique, nous pouvons être les acteurs d’un mode de présence, et notamment de présence à l’autre, tel que restera toujours posée la question de savoir comment chacun peut être, pour les autres, signe en ce monde du "Comme c’est bon". C’est ce que Moïse énonce dans le livre du Deutéronome, au chapitre 30, verset 19 et 20, en parlant au nom d’Adonaï : "J’en appelle à ton sujet aux cieux et à la terre : je mets devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Choisis la vie afin que tu vives, toi et ta descendance, pour aimer Adonaï ton Élohim, pour écouter sa voix, pour t’attacher à lui, car il est ta vie, la longévité de tes jours, pour habiter sur le sol qu’Adonaï a juré à tes pères, Abraham, Isaac et Jacob, de leur donner." Espérer, c’est vivre pour que chacun puisse demain, choisir la vie ! Et c’est notre gloire et notre bonheur, et notre joie de pouvoir le faire.

Jean-François Bouthors

21 septembre 2017

Sources

André Wénin, Abraham ou l’apprentissage du dépouillement, Le Cerf, 2016

Catherine Chalier, Présence de l’espoir, Le Seuil, 2013

Frédéric Boyer, Là où le cœur attend, POL, 2017

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