Le conflit colombien vu par un évêque français | Diocèse de Troyes

Le conflit colombien vu par un évêque français

Des visites presque annuelles en Colombie, les relations fraternelles que j’ai tissées avec quelques évêques, les hommes et les femmes, les jeunes et les anciens que j’ai rencontrés dans des paroisses et des groupes, le témoignage que j’ai reçu de souffrances lourdes à porter, mais aussi de résistance à la violence et à l’anéantissement de la personne, autant d’expériences qui font qu’aujourd’hui je suis très attaché à la Colombie et au peuple colombien. Et ce lien d’amitié et d’affection s’est encore approfondi depuis que nous avons la chance d’accueillir des prêtres et des séminaristes de Medellin dans notre diocèse. Prétendre que je connais la Colombie et les problèmes colombiens serait orgueilleux de ma part. Je suis invité à dire comment je les perçois. Je vais le faire, mais avec beaucoup de crainte, car je ne voudrais en aucune manière dire aux Colombiens ce qu’il faut faire. Ces quelques lignes sont plutôt l’expression de mon désir d’exprimer ma proximité et ma solidarité avec ce peuple qui m’est cher. Ce qui me frappe le plus et me blesse dans mon humanité, c’est combien la violence structure la vie de la société et cela concerne tous les âges. Je ne l’ai pas vue en œuvre, et j’en ai entendu parler surtout du côté des victimes. Ce que ces victimes m’ont dit manifeste clairement que la multiplication des actes de violence relève d’un projet, celui d’humilier les personnes et de déstabiliser les sociétés. On détruit, on enlève, on tue, pour dire qu’on est fort et que ceux qui se laissent faire sont faibles. Il y a bien sûr aussi des intérêts économiques dans ce genre d’entreprises. L’économique n’est assurément qu’un des vecteurs de ce grand courant de domination et d’oppression qui traverse la société, qui abaisse les plus faibles et veut tuer leur espérance. Mais ce qui me frappe en même temps, c’est que ce processus de destruction de la personne n’a pas éteint la flamme de la résistance dans les cœurs. Résistance de ce jeune fondateur du mouvement « No mataras » qui a découvert qu’une vie reposant sur l’argent, le sexe et les armes – peut-être aussi la drogue - ne pouvait conduire nulle part. Mais il lui fallait la force d’accepter de changer de vie, de se convertir. Non seulement il a eu le courage de s’engager sur ce chemin, mais il aussi décidé d’aider ses camarades à le faire. On ne résiste jamais bien tout seul. On a besoin d’un soutien fraternel. Résistance aussi de ces femmes, dont les maris ont été tués et qui ne se laissent pas abattre, mais assument avec courage leur nouvelle mission de chefs de famille. De cette manière elles ne laissent pas la victoire à ceux qui ont les armes, la force, le pouvoir de coercition. Résistance enfin de tant de personnes, évêques, prêtres, leaders des droits de l’homme, syndicalistes qui malgré les menaces continuent le combat pour que l’homme soit respecté. J’ai été marqué par le rôle important de l’Eglise dans les situations de conflit et de violence que connaît le pays. Elle est un acteur de premier plan pour construire la paix, et cela de diverses manières. Je note son action pour faciliter le dialogue entre les adversaires. C’est mettre en œuvre concrètement le grand principe déjà énoncé par le pape Jean XXIII dans l’encyclique : Pacem in Terris, selon lequel le dialogue met fin à la guerre plus sûrement que l’utilisation des armes. L’Eglise de Colombie fait sien ce Credo, en n’excluant aucun des adversaires de son attention. Un autre aspect que je trouve très important de son engagement, c’est le travail d’éducation. Il est important de dénoncer les injustices, les violences, les atteintes aux droits de l’homme et l’Eglise ne manque pas de le faire. Mais ce qu’elle essaie de mener à bien aussi, c’est une œuvre de restauration de l’homme dans sa dignité. Face à la violence qui abaisse, qui humilie, qui détruit ceux qui en sont victimes, l’Eglise, à travers toute sorte de propositions de formation de la pastorale sociale et de projets de développement, veut rendre aux victimes la fierté d’être des hommes. Elle leur permet de découvrir leurs capacités, leur savoir-faire et mieux encore les encourage à partager à d’autres leurs savoirs et leur prise de conscience, pour qu’ils aident eux aussi à se mettre debout, et à restaurer en eux « l’image de Dieu » qu’ils portent. A côté de ces engagements de paix, l’Eglise dans ce pays m’apparaît traversée d’un dynamisme extraordinaire. Dans les paroisses, en particulier celles des quartiers populaires, il y a une vie qu’on ne connaît pas souvent dans nos communautés chrétiennes en France. J’ai l’impression que pour beaucoup de jeunes la paroisse est le seul lieu de vie sociale dont ils disposent. Cela fait partie de la mission de l’Eglise que de le leur proposer. Quel sera l’avenir pour ce pays ? En dix ans j’ai noté des changements. Il y a manifestement plus de sécurité pour les personnes. Le choix a d’ailleurs été fait par les responsables de donner la priorité au rétablissement de la sécurité. Dans le même temps, je suis habité par quelques images très négatives. Il y a quelques années, j’ai visité un centre de réfugiés à Medellin. J’ai constaté avec horreur les conditions de vie indignes qui étaient faites à ces familles : un espace vital extrêmement réduit, peu d’air et de lumière. Non seulement ces personnes avaient été spoliées de tous leurs biens, mais encore ceux qui avaient la charge de leur offrir un refuge les traitaient comme des chiens. J’ai d’ailleurs dit mon impression déplorable au vice-président Santos. Je m’interroge sur ce que veut dire assurer la sécurité, quand on n’offre pas à la population la plus éprouvée la sécurité d’une vie digne de la condition humaine. L’autre image que je garde à l’esprit est celle d’un village au fin fond du Choco, totalement perdu, abandonné par tous sauf par l’Eglise. Dans ce village où j’ai été accueilli merveilleusement – quel sens de l’hospitalité dans ce pays ! – il y avait, comme partout en Colombie une foule de jeunes. Je me suis demandé quel avenir ils pourraient avoir. Leur rêve c’était Zidane. Mais, pendant ce temps, l’école était fermée faute d’enseignants, car aucun professeur ne voulait venir là, à cause de l’éloignement, peut-être aussi du danger. Je m’interroge sur ce que veut dire assurer la sécurité, quand on n’offre pas à la population la sécurité du service public et d’une possibilité d’avenir. Je crois en l’avenir de ce pays, malgré la violence, la corruption, l’appât du gain qui détruit les consciences, à cause de tous ceux qui luttent pour que les hommes puissent être debout, pour que justice soit faite, pour que cessent d’être bafoués les droits de la personne humaine. Le peuple colombien est généreux et entreprenant. Mais il faut lui donner la possibilité d’entreprendre. Je rends hommage à l’action de l’Eglise qui croit en l’homme et s’engage pour qu’il puisse vivre en paix. + Marc Stenger Evêque de Troyes Chargé du Pôle Amérique Latine de la Conférence des Evêques de France Président de Pax Christi

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